Constantin Brancusi “sans doubte le plus grand sculpteur du XXe siècle”, à l’affiche a Beaubourg jusqu’au 1er juillet. (Texte original en français avec résumé en italien).

di Philippe PREVAL

BRANCUSI Beaubourg, 27 mars – 1er juillet 2024

C’est sans doubte le plus grand sculpteur du XXe siècle mais son œuvre est difficile à aborder. Sa pureté sans concession a longtemps désarmé critiques et amateurs mais elle est aussi, prosaïquement, difficile à voir. Pour contempler ses œuvres il faut se rendre en Roumanie, son pays natal où il a laissé quelques traces, à Paris, où il a fait toute sa carrière et légué son atelier, à New York, où le Moma conserve une dizaine de pièces et le Guggenheim quelques autres, à Chicago et surtout à Philadelphie où réside la collection de ses plus grands mécènes, Louise et Walter Arensberg, grâce à qui il a pu vivre décemment. Ce relatif confinement n’est sans doute pas bon pour sa notoriété. Pour autant, tous les amateurs d’art connaissent et respectent la place éminente de Constantin Brancusi dans l’art moderne.

Aussi la magistrale exposition que lui consacre Beaubourg, est-elle de la plus haute importance. C’est le chant du cygne du Musée National d’Art Moderne qui va devoir entrer au tombeau pendant cinq ans pour laisser les entrepreneurs tenter de raccommoder son bâtiment mal construit qui part en lambeaux. Il a fallu se passer de Notre Dame pendant cinq ans par la faute d’un incendie, il faudra apprendre à vivre sans musée d’Art moderne à cause de la mode de l’architecture éphémère. Mais avant de mourir, Beaubourg nous montre Brancusi dans toute sa majesté avec plus de cent sculptures, des dessins des tableaux de quelques contemporains et une documentation abondante.

Brancusi a commencé par suivre l’enseignement des institutions académiques de son pays natal, copiant les plâtres des statues hellénistiques comme tous les sculpteurs européens depuis des siècles. Il est arrivé à Paris peu avant ses 30 ans. Il suit les cours de l’école des Beaux-Arts et deux ans plus tard il entre dans l’atelier de Rodin, qu’il quitte au bout d’un mois seulement, prononçant sa phrase célèbre : « Il ne pousse rien à l’ombre des grands arbres ». L’influence du maître parisien sera pourtant profonde, quelques portraits présentés dans l’exposition en témoignent. Mais désormais, il suit sa route seul, il prendra ici où là quelques idées, chez Modigliani par exemple, mais son parcours vers l’épure, l’abstraction, l’idée pure, sera essentiellement un cheminement solitaire. Dès 1909, deux ans après l’épisode Rodin, il atteint déjà une certaine perfection de son art avec la Muse endormie.

Figure 1: la Muse endormie, 1910, Mnam, Paris.

Brancusi impose le silence, la concentration, le recueillement ; un recueillement qui ne peut aller que vers la spiritualité.

Comme souvent pour les plus grands artistes, ce sont les poètes, pas les critiques ou les experts, qui ont su parler de son œuvre et parmi eux, deux de ses compatriotes, juifs tous les deux.

Le premier, Benjamin Fondane, celui qui restera toujours le plus fin connaisseur de Baudelaire et l’homme qui en quatre vers a su tout dire de la Shoah

(changeant de nom et de visage, / pour ne pas emporter un nom qu’on a hué / un visage qui avait servi à tout le monde / de crachoir !)

écrivit 15 ans avant d’être assassiné à Auschwitz un essai fondamental sur le sculpteur. Il y caractérise son étonnante singularité, sa capacité à allier une parfaite maîtrise de l’art au sens artisanal et une naïveté désarmante. Il a compris que celui qui fut à la fois le premier sculpteur abstrait[1], le précurseur du surréalisme, du minimalisme et de bien d’autres choses était et voulait être avant tout un enfant :

Comme Chaplin, Brancusi voudrait essayer ses œuvres sur les enfants ; il les voudrait sur les places publiques, dans les squares, afin que les enfants y soient admis à jouer avec, chevauchant sa Léda sans la basculer, posant des taches de rire, de la mousse du cœur.
« Quand on n’est plus enfant on est déjà mort » écrivait un jour Brancusi, et, de ce point, de vue il est l’homme le moins mort que je connaisse.[2]

L’autre, c’est Paul Celan, dont les parents furent assassinés en 1942 et qui fut lui aussi interné mais survécut, blessé à mort cependant, pour finir par se jeter dans la Seine depuis le pont Mirabeau, le 20 avril 1970. Arrivé à Paris à la fin des années 40, il voulut absolument voir le vieux sculpteur qui ne sculptait plus, ressemblant à un berger des Carpates, hirsute, négligé comme un anachorète, habitant, au fond d’une impasse, un atelier, indiqué par une simple inscription griffonnée à la craie : « BRANCUSI », qui tenait du laboratoire, du sarcophage, de la brocante et du musée et où se trouvaient encore des blocs de marbre à peine dégrossis, comme le dernier kouros de Naxos, emprisonné à jamais dans la roche.

Figure 2: l’une des 4 pièces de l’atelier de Brancusi. au premier plan, un oiseau qui n’a pas pris son vol.
Si, de ces pierres, une / laissait s’ébruiter / ce qui la tait : /ici, tout près, /sur le bâton de boiteux de ce vieux /cela s’ouvrirait, en plaie, /dans laquelle il te faudrait plonger, /solitaire, /loin de mon cri, de celui déjà co- /ébauché, blanc

Tout est dit, la forme polie, épurée, abstraite, débarrassée de toute anecdote, de toute séduction, est gorgée de sens et prête à saigner, comme le cri de l’enfant :

Figure 3: Tête d’enfant, 1913-1915, Mnam, Paris.

Regarder les œuvres de Brancusi, c’est en regarder plusieurs. Il varie drastiquement ou légèrement les dimensions, change les matières, ajoute une feuille d’or, soigne plus ou moins le polissage, crée un support, transforme ou complexifie le support. Cela donne tout un univers de sculptures basées sur une forme matricielle. Cela ne peut se percevoir ni dans les livres, ni dans le défilement des photos numériques. Il faut se livrer à une expérience immersive et s’y abandonner totalement. C’est ce que permet l’exposition.

Figure 4: les oiseaux qui viennent de Paris, Philadelphie et New York
Figure 5; ceux là aussi sont venus d’ici et là
Figure 6: deux phoques, Mnam, Paris
Figure 7: des princesses toutes, plus belles les unes que les autres, Philadelphie, Paris, Chicago.

Mais Brancusi, est tout sauf sérieux, tout sauf ennuyeux. Et pour s’en convaincre il suffit de regarder une des ses plus étranges sculptures, qui prend par certains côtés, le contrepied de son œuvre : le crocodile, fait d’un morceau de bois flottant qui selon la légende l’a sauvé d’un naufrage. Sculpter à partir d’un objet rencontré par hasard est une méthode qui sera abondamment reprise par Picasso. Brancusi s’en amuse :

Figure 8: le Crocodile, Mnam, Paris.

Philippe PREVAL   Paris 12 Mai 2024

NOTE

[1] Au point que les douanes américaines lui ont reproché d’importer frauduleusement des lingots de métal en les faisant passer pour des œuvres d’art. cette histoire absurde qui a donné lieu à un procès non moins absurde est parfaitement documenté par l’exposition.
[2] Fondane, Brancusi, 1929, Paris.

Versione Italiana

È senza dubbio il più grande scultore del XX secolo ma la sua opera è difficile da avvicinare. La sua purezza senza compromessi ha da tempo disarmato critici e semplici appassionati ma è anche, prosaicamente, difficile da vedere. Per contemplare le sue opere bisogna andare in Romania, suo paese natale dove ha lasciato alcune tracce, a Parigi, dove ha trascorso tutta la sua carriera e ha lasciato in eredità il suo studio, a New York, dove il Moma conserva una decina di pezzi, al Guggenheim e pochi altri., come a Chicago e soprattutto a Filadelfia dove risiede la collezione dei suoi più grandi mecenati, Louise e Walter Arensberg, grazie ai quali poté vivere dignitosamente. Oggi tutti gli amanti dell’arte conoscono e rispettano il posto eminente di Constantin Brancusi nell’arte moderna.
Di grandissima importanza è anche la magistrale mostra a lui dedicata dal Beaubourg che è un po’ il canto del cigno del Museo Nazionale d’Arte Moderna che dovrà chiudere per cinque anni per permettere di riparare il suo edificio mal costruito e cadente, ma prima il Beaubourg ci mostra Brancusi in tutta la sua maestosità con più di cento sculture, disegni di dipinti di alcuni contemporanei e un’abbondante documentazione.
Brancusi iniziò seguendo l’insegnamento delle istituzioni accademiche del suo paese natale, copiando per secoli i gessi delle statue ellenistiche come tutti gli scultori europei. Arrivò a Parigi poco prima del suo trentesimo compleanno. Segue i corsi della Scuola di Belle Arti e due anni dopo entra nello studio di Rodin, che lascia dopo solo un mese, pronunciando la sua famosa frase: “Non spinge nulla all”ombra degli alberi ad alto fusto’. L’influenza del maestro parigino sarà però profonda, come testimoniano alcuni ritratti presentati in mostra. Ma d’ora in poi farà la sua strada da solo, prenderà qualche spunto qua e là, da Modigliani per esempio, ma il suo viaggio verso la purezza, l’astrazione, l’idea pura, sarà essenzialmente un viaggio solitario. Dal 1909, due anni dopo l’episodio di Rodin, raggiunge già una certa perfezione della sua arte con La musa dormiente.
Brancusi impone il silenzio, la concentrazione, la meditazione; una contemplazione che non può che andare verso la spiritualità.Come spesso accade per i più grandi artisti, furono i poeti, e non i critici o gli esperti, a poter parlare della sua opera e tra loro due suoi connazionali, entrambi ebrei.Il primo, Benjamin Fondane, quello che resterà sempre il massimo conoscitore di Baudelaire e l’uomo che in quattro versi ha saputo dire tutto sulla Shoah (cambiando nome e volto, / per non togliere un nome che abbiamo fischiato / una faccia che era servita a tutti / da sputacchiera!) scrisse un saggio fondamentale sullo scultore 15 anni prima di essere assassinato ad Auschwitz. Si caratterizza per la sua sorprendente singolarità, la sua capacità di coniugare una perfetta padronanza dell’arte in senso artigianale e un’ingenuità disarmante. Capì che colui che era stato al tempo stesso il primo scultore astratto, il precursore del surrealismo, del minimalismo e di tante altre cose era e voleva essere soprattutto un bambino:Come Chaplin, Brancusi vorrebbe sperimentare i suoi lavori sui bambini; li vorrebbe nelle pubbliche piazze, nelle piazze, affinché i bambini potessero giocare con loro, cavalcando la sua Leda senza ribaltarla, stendendo macchie di riso, schiuma dal cuore.“Quando non sei più bambino sei già morto”, scriveva una volta Brancusi, e da questo punto di vista è l’uomo meno morto che io conosca.L’altro è Paul Celan, i cui genitori furono assassinati nel 1942 e che fu anch’egli internato ma sopravvisse, sebbene ferito a morte, per finire per gettarsi nella Senna dal ponte Mirabeau il 20 aprile 1970. Giunto a Parigi alla fine del Anni Quaranta, voleva assolutamente vedere il vecchio scultore che non scolpiva più, con l’aspetto di un pastore dei Carpazi, irsuto, trascurato come un anacoreta, vivere, in fondo a un vicolo cieco, in un laboratorio, indicato da una semplice iscrizione scarabocchiata con il gesso: “BRANCUSI”, che era un po’ laboratorio, un po’ sarcofago, un po’ mercatino e un po’ museo e dove c’erano ancora blocchi di marmo appena sbozzati, come gli ultimi kouros di Naxos, imprigionati per sempre nella roccia.
Più di 10 anni dopo, ha prodotto un’unica poesia:Da Brancusi, per due Se, di queste pietre, unalascialo sentire,cos’era:qui, molto vicino,sul bastone zoppo di questo vecchiosi aprirebbe, in una ferita,in cui dovresti tuffarti,solitario,lontano dal mio grido, da quello già co-ruvido, bianco. Tutto è detto, la forma levigata, raffinata, astratta, spogliata di ogni aneddoto, di ogni seduzione, è piena di significato e pronta a sanguinare, come il grido del bambino:
Guardare le opere di Brancusi significa guardarne diverse. Varia drasticamente o leggermente le dimensioni, cambia i materiali, aggiunge la foglia d’oro, cura più o meno bene la lucidatura, crea un supporto, trasforma o rende più complesso il supporto. Si ottiene così un intero universo di sculture basate su una forma a matrice. Questo non si percepisce né nei libri né scorrendo le foto digitali. Bisogna concedersi un’esperienza immersiva e abbandonarsi completamente ad essa. Questo è ciò che la mostra permette.
Ma Brancusi è tutt’altro che serio, tutt’altro che noioso. E per convincersene basta guardare una delle sue sculture più strane, che per certi versi è l’opposto della sua opera: il coccodrillo, ricavato da un pezzo di legno galleggiante che secondo la leggenda lo salvò da un naufragio. Scolpire un oggetto incontrato per caso è un metodo che sarà ampiamente utilizzato da Picasso. Brancusi si diverte: